De Nairobi à Dublin en passant par Manille et Caracas, une révolte silencieuse prend forme. Les annotateurs de données, ces travailleurs qui étiquettent les images, évaluent les réponses et filtrent le contenu toxique pour entraîner les modèles d’IA, commencent à s’organiser pour réclamer de meilleures conditions de travail.
Le déclencheur kenyan
Le mouvement a pris de l’ampleur au Kenya, où des milliers de travailleurs ont été employés par Sama pour annoter des données pour OpenAI, Meta et Google. L’enquête du Time Magazine en 2023, révélant des salaires de 1,32 dollar de l’heure pour du filtrage de contenu traumatisant, a agit comme un électrochoc.
Depuis, un syndicat informel d’annotateurs kenyans a vu le jour, porté par d’anciens employés de Sama et de Remotasks. Leurs revendications : un salaire minimum décent, un soutien psychologique pour le travail de modération de contenu, et la transparence sur les clients finaux.
L’extension mondiale
Le mouvement s’est étendu :
- Philippines : des annotateurs travaillant pour Appen et Remotasks ont organisé des pétitions en ligne demandant des tarifs minimaux et des délais de paiement garantis.
- Inde : des travailleurs de plateformes de micro-tâches se sont regroupés via des forums Reddit et des groupes WhatsApp pour partager des informations sur les conditions et les tarifs.
- Venezuela : dans un pays en crise économique, l’annotation de données est devenue une source de revenus vitale. Des travailleurs rapportent des tarifs descendants à 50 centimes de l’heure.
- Dublin : les modérateurs de contenu de TikTok (sous-traités par CPL Resources) ont porté plainte pour conditions de travail inhumaines, ouvrant la voie à des précédents juridiques européens.
Les revendications communes
Malgré la diversité des contextes, les revendications convergent :
| Revendication | Situation actuelle | Demande |
|---|---|---|
| Salaire minimum | 0,50 à 2 $/h selon les pays | Minimum 5 $/h ou salaire décent local |
| Soutien psychologique | Rare ou inexistant | Obligatoire pour le filtrage de contenu |
| Transparence | Les travailleurs ignorent le client final | Savoir pour qui on travaille |
| Stabilité | Contrats précaires, paiement irrégulier | Contrats stables, paiements garantis |
| Droit syndical | Souvent découragé ou interdit | Liberté d’association |
Les réponses des entreprises
Face à la pression médiatique et au mouvement naissant, les réponses varient :
- OpenAI a rompu son contrat avec Sama et affirme travailler avec des sous-traitants offrant de meilleures conditions. Les détails restent opaques.
- Scale AI a augmenté ses tarifs minimaux et mis en place un programme de bien-être pour les annotateurs.
- Google a commencé à internaliser une partie de l’annotation via ses bureaux en Inde.
- Anthropic affirme payer des tarifs supérieurs à la moyenne du secteur, mais ne publie pas de chiffres précis.
Vers une régulation ?
Plusieurs initiatives politiques émergent :
- La proposition de « AI Supply Chain Transparency Act » au Congrès américain viserait à obliger les entreprises d’IA à divulguer leurs pratiques de sous-traitance.
- L’AI Act européen ne couvre pas directement les conditions de travail des annotateurs, mais des amendements sont en discussion.
- L’OIT (Organisation internationale du travail) a lancé une étude sur les conditions de travail dans la chaîne de valeur de l’IA.
L’enjeu de fond
La question dépasse le simple enjeu salarial. Elle interroge le modèle économique de l’IA : une industrie qui génère des centaines de milliards de dollars de valeur peut-elle continuer à reposer sur une main-d’œuvre payée quelques centimes par tâche ? Le parallèle avec les conditions de travail dans les mines de cobalt pour les batteries, ou dans les usines textiles au Bangladesh, est frappant.
Les consommateurs d’IA devraient-ils exiger la transparence sur les conditions de travail de ceux qui entraînent les modèles qu’ils utilisent ?
Sources
- Time Magazine — OpenAI Workers in Kenya
- Organisation internationale du travail
- Rest of World — AI Labor



